Anna Stépanoff, fondatrice de la Wild Code School : « On peut se former au code à tout âge et même en étant enceinte »

A l’occasion de la journée de la femme digitale, le 17 avril, Le Monde informatique poursuit ces entretiens avec des femmes travaillant dans l’IT. Aujourd’hui, Anna Stépanoff, fondatrice de la Wild Code School, déconstruit les préjugés autour du métier de développeur et insiste sur le fait qu’on peut intégrer le métier à tout âge.

Anna Stépanoff a fondé la Wild Code School en 2013. Elle la dirige depuis l’ouverture du premier campus en septembre 2014. (Crédit : Alexia Perchant pour LMI)

L’éducation aura fait partie de toute sa vie. A 35 ans, Anna Stépanoff a connu trois modèles éducatifs différents, comme étudiante et enseignante, et a créé son propre modèle avec son associé : Romain Cœur. La Wild Code School a pour vocation de former au code en accéléré. Pendant cinq mois, les étudiants reçoivent une formation intensive en développement d’application et d’interface ainsi qu’en algorithmie. Le modèle d’enseignement est « hybride » en ce qu’il mêle les outils numériques et la formation en présentiel. « Nous allons donner aux étudiants des exercices à faire en amont sur notre plateforme pédagogique : lire de la documentation, regarder des vidéos, faire quelques exercices etc. » complète la fondatrice de l’école. « Et ils arrivent en cours avec une base et des bonnes questions. Ca change tout au niveau de la motivation et l’implication de l’élève. »

Les locaux du campus parisien, où nous retrouvons cette trentenaire d’origine biélorusse, sont très bruts : il s’agit d’un ancien garage automobile du 5e arrondissement. Au deuxième étage, en poussant la porte, on tombe directement sur les apprentis développeurs en train de coder. A droite de l’entrée, des monticules de paires de chaussures. Interdit de garder ses souliers quand on vient sur un campus de la Wild Code School. Même Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat au numérique, ni a pas coupé lors de sa visite. Et c’est donc en chaussettes que nous accueille Anna Stépanoff. « Nous tenons à ce que les gens se sentent comme chez eux à l’école, détendus et à l’aise. On n’a pas besoin de talons pour coder » lance-t-elle.

(Crédit : Alexia Perchant pour LMI)

Anna Stépanoff est donc originaire de Biélorussie, d’une famille d’ingénieurs en physique. Bien que baignant dans un monde plutôt scientifique, elle se tourne vers les relations économiques internationales dans ces premières études universitaires. A 19 ans, elle quitte son pays pour les Etats-Unis où elle intègre Harvard pendant trois ans. En 2004, elle rentre à l’ENS via la sélection internationale et poursuit ses études en histoire de l’art. Elle commence une thèse et enseigne l’histoire de l’art du XIXe siècle en licence 1 à Tolbiac (Paris I). Parallèlement, elle lance avec Normale sup un projet de programme estival pour les étudiants étrangers qui veulent apprendre le français et découvrir la culture française. « C’est important parce que c’était une expérience d’une forme d’innovation un peu dans le domaine éducatif et c’est en faisant ça j’ai compris que ce qui me tenait à cœur c’était d’innover dans l’éducation » se souvient la trentenaire.

« En France ce que j’ai constaté, notamment dans le domaine universitaire, c’est que le socle de compétences était défini davantage par rapport aux connaissances du sujet que les compétences pratiques donc difficilement transférable. Ca c’était un problème. » Anna Stépanoff laisse alors tomber sa thèse et son poste d’enseignante et part dans le conseil. Elle intègre le cabinet McKinsey et y reste trois ans. « Ca m’a permis à la fois de découvrir les problématiques des entreprises et c’est là où j’ai été confrontée aux enjeux de la transformation numérique et du numérique en général. » Elle se rend compte que le fossé entre l’éducation et le monde professionnel était plus important qu’elle ne le pensait.

14 campus dans toute la France

« Ca m’a redonné envie de revenir dans l’éducation mais pas dans la structure classique. Plutôt en innovant et en créant une start-up éducative. » Anna Stépanoff quitte donc le cabinet de conseil en 2013 pour créer sa propre société. Elle mûrie le concept de son école du code pendant en un an, notamment en s’associant avec Romain Cœur, développeur de profession. C’est lui qui lui a expliqué que le milieu des développeurs est en pénurie de talents.

📢 Avis aux aspirants #developpeurs #web : après #Marseille et #Tours, ouverture d’un nouveau campus #WildCodeSchool à #Nantes,🙌 merci à .@1KNantes d’accueillir le 1er petit déjeuner d’information #WildBreakfast le 25/04 à 9h30 pour vous inscrire 👉 https://t.co/VaeRctNxiE ! pic.twitter.com/T8c6SZ6paZ

— Wild Code School (@WildCodeSchool) 10 avril 2018

La première promotion entame ses cours en septembre 2014 à La Loupe en Eure-et-Loire. En quatre ans, l’école a ouvert en tout 14 campus dans toute la France. Les quatre derniers ont été annoncés durant le mois dernier et accueilleront leurs premiers étudiants en septembre prochain. A raison de deux promotions d’une trentaine d’élèves par an dans chacune des écoles, la Wild Code School forme aujourd’hui plus de 500 développeurs par an. L’objectif est d’atteindre le millier annuel.

Deux ou trois fois plus d’offres d’emplois que les hommes

Ce métier est-il donc en manque de femmes ? Atrocement selon la directrice de l’école. Les entreprises recherchent des femmes développeurs. « Je suis convaincue que les femmes ont aujourd’hui plus d’opportunités que les hommes. Les femmes qui sortent de la formation ont deux ou trois fois plus d’offres d’emploi et peuvent mieux négocier. Je pense que c’est l’un des rares domaines où nous avons ce pouvoir. »

Mais le taux de femmes moyen sur tous les campus de l’école de code reste fixé autour de 25% aujourd’hui. « Par contre ce qu’on constate c’est que dans les grandes villes le taux de féminisation est plus important que dans les petites villes » ajoute Anna Stépanoff. Pour maintenir ce taux et tenter de le faire progresser, l’école met en place quelques actions.

Communication et recrutements réservés

(Crédit : Alexia Perchant pour LMI)

Sur le blog de l’école, on trouve des portraits d’anciens étudiants « dont beaucoup de femmes que l’on met en avant », précise Anna Stépanoff. Le dernier en date, diffusé à l’occasion de la journée de la femme, présente Anahita Vahdani, mère d’un enfant de 9 mois, entrée cette année sur le campus de Reims. « Parfois, des femmes décrochent complètement de leur carrière professionnelle pour des raisons familiales, pour avoir des enfants, etc. » précise la fondatrice de l’école. « Les congés parentaux peuvent aller jusqu’à trois ans et après c’est quasiment impossible pour elles de revenir sur le marché du travail. Or ce métier là peut justement aussi permettre ce retour à l’emploi. On peut même faire une formation en étant enceinte ou quand on a un bébé en bas âge. »

Anna Stépanoff s’est aussi impliquée dans la Journée de la femme digitale en faisant une conférence l’année dernière. Et Delphine Remy-Boutang, fondatrice de l’événement, a accepté d’être la marraine de « Elles codent », un dispositif de recrutement spécifique lancé cette année par la Wild Code School. En septembre 2017 et février 2018, une promotion exclusivement de femmes est venue s’ajouter au processus de recrutement habituel sur le campus parisien. « C’était un recrutement particulier, on a eu un soutien de la Mairie de Paris, financier notamment, pour recruter des femmes demandeuses d’emploi uniquement et pour les former à ce métier » développe Anna Stépanoff. Résultat : un taux de féminisation de 70% pour la promotion de septembre 2017 qui comptait 30 étudiants. « J’espère qu’on n’aura pas à réitérer ce dispositif parce que, pour nous, l’idéal c’est que ce soit une mesure exceptionnelle pour donner envie. Mais derrière j’espère juste qu’elles viendront d’elles-même, pas juste parce qu’il y a une promo de femmes. »

(Crédit : Alexia Perchant pour LMI)

Là où la directrice de l’école assume qu’il y a des progrès à faire c’est dans l’équipe de formateurs. Le staff dans son ensemble est paritaire mais les femmes occupent toutes des postes de manager. Ce n’est pas volontaire de leur part de ne pas avoir de femmes formatrices mais ils n’en trouvent pas. « Depuis notre lancement, nous en avions juste trouvé une (qui avait intégré la première promotion, NDLR) mais qui est partie très vite parce qu’elle était sollicitée tous les jours par des entreprises. » Anna Stépanoff compte beaucoup sur ces anciennes étudiantes pour revenir un jour enseigner à l’école mais indique que c’est encore un peu tôt car trois ans d’expérience professionnelle sont demandés pour enseigner. Mais l’équipe est fortement prompte à recruter des femmes formatrice.

« Ma fille je préfère qu’elle fasse des cours de danse »

S’il y a de nombreux facteurs qui font que les femmes ont peu envie d’investir le secteur informatique, notamment les métiers techniques, Anna Stépanoff estime que les représentations parentales jouent un rôle important dans le parcours de leurs enfants. « Nous avons organisé des ateliers de code dans des écoles primaires. Et puis j’ai parlé un peu avec certains parents et j’ai eu plusieurs mamans qui me disaient : “Mon fils c’est très bien qu’ils puissent apprendre à se servir des ordinateurs, mais ma fille je préfère qu’elle fasse des cours de danse”. Et donc ça commence là. »

C’est pourquoi la directrice estime que qu’il est plus efficace d’amener les femmes vers les métiers du développement entre 25 et 35 ans, une fois leur parcours initial terminé. Les stéréotypes restent très présents à l’école et au lycée selon Anna Stépanoff et « on n’est pas prêts à changer. […] Par contre, quand elles ont fait le parcours initial dont elles avaient envie, des études littéraires comme moi ou autre chose, elles commencent à se dire “bon maintenant qu’est ce que je fais vraiment dans la vie pour construire une carrière professionnelle”. Parce que les opportunités, dans ces domaines artistiques, littéraires, sciences humaines, sont beaucoup plus limitées. »

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