Applications mobiles : notre soif de confort tue l'ouverture du web

« la protection de l’ouverture et du coeur du web est désormais identique à la sauvegarde de la liberté d’expression » avertissait récemment Tim Berners-Lee. Un constat d’urgence car en dépit de la pertinence avérée du web dans un monde de plus en plus mobile, son « ouverture » n’a jamais été plus mise en danger. Et ce compte tenu de notre accès quasi-exclusif au Web mobile via les applications mobile.


Part du trafic sur iOS. 54% du trafic provient de Safari. Dans les 46% qui restent, 94% provient des applications mobiles, dont Facebook prend 85%. (Source : Scientia Mobile)

Tout n’est pas perdu à l’étude des chiffres publiés par le cabinet Scientia Mobile. Plus de la moitié du trafic Web sur iOS, 54%, provient du navigateur Safari d’Apple. Mais un pourcentage en forte croissance du trafic provient en réalité d’autres sources. Des navigateurs alternatifs ? Non. Pour iOS, Chrome est le browser le plus utilisé, loin, très loin derrière Safari. Mais il se noie dans les 6% du trafic représenté par les navigateurs alternatifs. La très grande majorité du trafic hors Safari vient des applications (94%). Et dans ces applications, Facebook, se taille la part du lion, avec une présence de 85% en part de trafic.

Part du trafic sur Android. 42% du trafic provient de Safari. Dans les 58% qui restent, 67% provient des applications mobiles, dont Facebook prend 88%. (Source : Scientia Mobile)

Côté Android, l’ouverture est un peu plus marquée. 58% du trafic ne vient pas du navigateur par défaut proposé par le système d’exploitation. Sur ce volume, 67% du trafic vient des applications mobiles. Dans cette part, 88% du trafic vient de Facebook.

L’enfermement est aussi le problème de Google

Et au delà de l’enfermement des utilisateurs dans le système d’application mobile, qui par nature réduit la richesse du Web mobile (oui, des milliards d’applications ne remplacent pas un bon langage et un navigateur qui répond aux standards du Web), c’est Google qui tire évidemment la sonnette d’alarme, pour des raisons économiques : 50% des utilisateurs de l’Internet mobile n’effectuent pas de recherche sur leur smartphone.

« La recherche mobile est un réel problème pour Google : les gens ne la pratiquent pas de la manière dont Google souhaiterait qu’ils la fassent. Mais il n’existe pas de moyen évident de changer ce comportement tant les utilisateurs sont accro aux applications de leurs téléphones » notait le journaliste Charles Arthur récemment, expliquant que les applications mobiles limitent la capacité de Google à monétiser le web mobile.

Facebook et Apple, grands gagnants

Mais si cela est vrai pour Google, l’histoire est toute autre pour Apple. La société gagne gros avec son application store qui se révèle être en quelque sorte la porte d’entrée vers les usages mobiles. Et bien sûr l’étude de Scientia désigne un autre grand gagnant : Facebook. D’ailleurs le géant des médias sociaux vient d’annoncer un bénéfice spectaculaire, poussés presque entièrement par les revenus publicitaires sur mobile.

Un des premiers data scientist de Facebook, Jeff Hammerbacher, a pu déplorer par le passé que « les meilleurs cerveaux de ma génération réfléchissent à la meilleure manière de faire cliquer les gens sur des annonces ». Quelques années plus tard, ces meilleurs cerveaux sont devenus très habiles pour s’assurer que nous passons la plupart de notre temps sur le Web mobile dans les limites confortables de Facebook, tout en continuant à cliquer sur les publicités de Facebook.

En 2014, Tim Berners-Lee rappelait que « le web a l’ouverture et la flexibilité tissé dans son ADN » Cependant, poursuivait-il, « certains services populaires (recherche, réseaux sociaux, e-mail) ont atteint un état de quasi-monopole. Bien que les dirigeants de l’industrie incitent souvent un changement positif, nous devons nous méfier des concentrations de pouvoir, car elles peuvent rendre le Web plus fragiles ».

Nous avons aujourd’hui une société qui détient l’essentiel de notre accès aux applications, un autre qui possède la recherche sur le web, et une troisième qui possède notre forum mi-privé mi-public pour discuter de tout le reste. Cela signifie concrètement que le web n’est pas en très bonne santé, et qu’il n’est pas ouvert.

Et pourtant, à l’heure actuelle, tout ce que nous pouvons vraiment faire pour changer cela est de s’inquiéter des conséquences de ce système. Facebook ne nous oblige pas à lire la quasi-totalité des informations dans les murs ultra contrôlés de ses algorithmes. Google ne nous oblige pas à utiliser son moteur de recherche (même si il paye cher pour s’assurer qu’il demeure notre moteur de recherche par défaut). Et, Apple ne nous oblige pas à utiliser des applications plutôt que de privilégier une expérience web plus ouvert.

En fait, nous faisons toutes ces choses afin de rechercher le confort à tout prix. Et, aussi longtemps faisons cela, le web reste fragile et sa santé en piteux état. Mais nous en soucions-nous ?