Doctolib et les plateformes de e-santé vont-elles ubériser la santé ?

Doctolib et les plateformes de e-santé vont-elles ubériser la santé ?

L’ubérisation”, le mot est sur toutes les lèvres… mais que signifie vraiment ce néologisme un peu barbare, utilisé à toutes les sauces ? Il s’agit, bien souvent, de l’apparition d’intermédiaires entre des travailleurs indépendants et des clients, façon Deliveroo et Uber. Mais plus largement, selon le Petit Robert, il s’agit de “déstabiliser” et de “transformer” un secteur avec “un modèle économique innovant, tirant parti” des nouvelles technos.

Forcément, la foodtech et les transports de personnes ne sont pas les seuls secteurs susceptibles d’être “déstabilisés” et transformés par les nouvelles technologies. La santé semble ainsi prête pour être “ubérisée” à son tour.

Votre médecin en 3 clics

Tout commence avec l’actuelle explosion des plateformes de prise de rendez-vous médicaux. Si vous avez été voir un médecin ces trois dernières années, vous connaissez probablement Doctolib. Il suffit en effet de taper le nom d’un praticien, généraliste ou spécialisé, sur Google pour le retrouver, bien souvent, sur cette plateforme, qui permet de le contacter ou de prendre directement rendez-vous, 24 heures sur 24, en ligne. Lancé en 2014, sur le modèle de l’américain ZocDoc, Doctolib connaît le planning du médecin enregistré sur son site, et vous propose les créneaux les plus adaptés. Pratique. A tel point que le succès est au rendez-vous, et qu’en moins de trois ans, elle réunit déjà 30.000 professionnels de santé et 11 millions de patients.

La santé en ligne, ou “e-santé”, a de multiples avantages. Déjà, elle permet de contourner la prise de rendez-vous classique, complexe et fastidieuse, car les médecins sont souvent débordés. Plus de rendez-vous “perdus”, suite au découragement des malades qui renoncent carrément à se soigner face aux délais d’attente au téléphone : désormais, tout se fait en quelques clics, sans aucune attente.

 

Un gain de temps pour les patients, mais aussi pour les praticiens, qui passaient jusqu’ici un tiers de leur temps sur ces tâches administratives pénibles, et qui gagnent en plus en visibilité. Contre 109 euros par mois, un médecin généraliste ou un spécialiste peut attirer de nouveaux patients en figurant sur le site, et même bloquer les “patients abusifs”, qui réservent mais ne viennent pas. Grâce aux rappels par SMS, le nombre de rendez-vous non honorés baisserait de 75%, selon Doctolib. Parmi ses clients, on compte 800 établissements de santé, dont les groupes Ramsay Générale de Santé et AP-HP (39 établissements en Ile-de-France et 9000 médecins). Chaque mois, 2500 nouveaux praticiens s’inscrivent sur le site.

Que font les 380 collaborateurs de Doctolib ? Ils démarchent de futurs clients, et réalisent un véritable suivi des médecins, en allant jusqu’à les faire changer de répondeur pour y recommander la prise de rendez-vous sur le Net. De véritables conseillers en visibilité.

Le boom de l’e-santé

Le marché de la e-santé, en plein boom, pèse déjà lourd : en effet, selon Stanislas Niox-Chateau, fondateur de Doctolib (mais aussi de LaFourchette), “2,3 milliards de prises de rendez-vous médicaux sont réalisées chaque année en France, contre seulement 200 millions de réservations d’hôtels”. Selon StartUp Health, la santé connectée a levé 9 milliards de dollars de fonds, sur les trois premiers trimestres 2017, à travers le monde. Surfant sur la vague, Doctolib vient de lever avec succès 35 millions d’euros, afin de s’étendre en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Suisse et aux Pays-Bas. La plateforme n’est pas encore bénéficiaire, mais elle affiche une croissance de 20% de son chiffre d’affaires par mois, et prévoit de faire des profits en 2022. D’ici là, elle espère bien attirer quelque 100.000 clients.

D’autres suivent le modèle de Doctolib, comme MonDocteur, adossée au site Doctissimo et au groupe Lagardère, qui compte déjà 5000 médecins dans son escarcelle, et gère plus de 1 million de rendez-vous par mois. La plateforme espère devenir bénéficiaire avant Doctolib, misant sur 2019.

 

Docteurs à domicile

Pour l’instant, tout se résume à des prises de rendez-vous. Mais déjà, aux Etats-Unis, des applis mobiles copient Uber : ainsi, Heal permet d’appeler un médecin à domicile, qui se trouve près de chez soi grâce à la géolocalisation ; et Push Doctor propose un service de téléconsultation médicale.

En France, tout est encore à faire, mais selon Matthieu Jublin, journaliste à LCI, MonDocteur a déjà passé un accord avec Uber pour que les utilisateurs qui prennent rendez-vous chez un médecin puissent à terme s’y faire emmener par un chauffeur… et une nouvelle plateforme, encore en phase de tests à Paris, Docadom, propose des consultations à domicile, sur le modèle de Heal et d’Uber. L’utilisation est gratuite pour les patients (payés par la Sécu), et la plateforme gagne une commission (de 10 à 20%) sur les revenus des praticiens.

A terme, les médecins seront-ils menacés ? Pour l’heure, ils deviennent, peu à peu, lentement mais sûrement, dépendants de services en ligne – et cela, sans forcément s’en rendre compte. A vous de juger s’il s’agit d’une bonne chose ou pas…

 

Ubers de la santé et de la beauté

Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin. D’autres secteurs proches de la santé, comme la beauté et la coiffure, sont en passe de suivre le mouvement. Aux USA et en France, GlamSquad et Brush’N Barber permettent déjà de mettre en relation coiffeurs indépendants et clients. Le modèle de ce dernier site, qui se vante de proposer “un coiffeur à la demande en un clic”, est par contre différent de celui d’Uber et de GlamSquad, qui imposent au client un prestataire et ont tendance à imposer des prix bas à ce dernier : les professionnels sont ainsi libres de fixer leurs tarifs, et les clients peuvent choisir le coiffeur qui se rendra chez eux. A prestations égales, celui qui se sera fixé les tarifs les moins chers devrait toutefois avoir un bel avantage…

Une autre application française, Wecasa, permet également de trouver un coiffeur à domicile en ligne – grâce à une “sélection” et aux avis des clients précédents -, et de payer en ligne, avant la prestation. Selon le site, pas question de copier Uber : “l’offre s’adresse aux professionnels existants dans le domaine de la coiffure à domicile. Il ne s’agit donc pas de faire entrer de nouveaux concurrents, mais d’offrir des outils numériques aux prestataires existants. Pas de concurrence déloyale, mais une aide pour les coiffeurs à domicile pour développer leur activité.” Wecasa aussure enfin ne pas obliger pas les coiffeurs à figurer uniquement sur sa plateforme, refusant, on aimerait le croire, de les rendre “dépendants”…

 

A noter que Wecasa s’est aussi étendu à d’autres activités se déroulant à domicile, comme le ménage, les cours particuliers et la beauté (manucures, épilations, maquillages, massages). D’autres applis, comme Yoobo, Simone et Popmyday font sensiblement la même chose, et proposent de rechercher un coiffeur, une maquilleuse, ou encore des prestations beauté et des soins esthétiques.

Un jour, ferez-vous venir un médecin, puis un coiffeur, puis une esthéticienne à votre domicile, à la chaîne, durant la même journée, afin d’être frais comme un gardon ? Si en plus de ça, vous choisissez de regarder le dernier film à l’affiche dans votre salon plutôt qu’au ciné, et que vous optez pour un petit voyage en réalité virtuelle plutôt qu’en vrai, le risque pourrait aussi être, au-delà de l’ubérisation et de la précarisation des secteurs de la santé et de la beauté, que vous ne preniez plus le “risque” de sortir de chez vous… Tout à domicile, pour le meilleur et pour le pire.