Et si le plus grand défi de Chrome était son propre succès ?

 

Il y a exactement 10 ans, mardi, un vice-président nouvellement promu, nommé Sundar Pichai, se présentait devant un groupe de journalistes de la presse technologique dans une salle de conférence du siège de Google à Mountain View, en Californie. Là, il révélait le navigateur Web Chrome publiquement pour la première fois.

L’application a réussi, c’est le moins qu’on puisse dire.

Au cours de la dernière décennie, le navigateur a éclipsé ses concurrents et représente désormais 60% de l’utilisation des navigateurs, selon la société d’analyse StatCounter. 2 milliards de versions de Chrome ont été installées et 1 milliard de personnes l’utilisent chaque mois. Et Pichai, porté par un produit qu’il qualifie « d’exceptionnellement rentable », est désormais le directeur général de Google.

Chrome a contribué à l’amélioration du Web

« Le lancement initial de la version beta a montré que nous avions touché une corde sensible » a déclaré Darin Fisher, le patron de l’ingénierie de Chrome, qui a aidé à écrire le premier prototype secret en 2006. « Nous espérions montrer que Chrome n’était pas un simple navigateur » commente-t-il dans une interview exclusive pour le 10ème anniversaire du navigateur.

Au fil du temps, Chrome a mené un effort industriel pour moderniser le Web – un effort qui a également permis à Google de développer ses propres services, tels que YouTube, Gmail, Google Maps et les outils de productivité de G Suite. A présent, Chrome fait face à une nouvelle question : que faire de tout ce pouvoir ?

Le Web est connu pour être ouvert, une fondation informatique neutre échappant au contrôle d’une seule entité. Mais avec la domination croissante de Chrome, le Web ouvert pourrait progressivement devenir le Web Google.

« La guerre des idées, de la technologie et des moteurs est saine pour le Web » analyse Brad Frost, développeur web, auteur et consultant. Au lieu de cela, ajoute-t-il, « vous commencez à voir beaucoup de sites – y compris des sites appartenant à Google – qui ne fonctionnent que sur Chrome, ce qui va à l’encontre du principe du Web. »

Nous avons déjà été confrontés à ce problème, il y a près de 20 ans. Internet Explorer de Microsoft avait éliminé Netscape Navigator et d’autres rivaux potentiels pour dominer le Web. Il a fallu des années pour sortir le Web de sa dépendance à Internet Explorer 6, introduit en 2001 et de plus en plus obsolète, lent et peu sûr.

Cette fois-ci, les choses sont différentes : contrairement à Microsoft, qui a laissé IE se morfondre après sa victoire, bloquant la progression du Web pendant des années, l’équipe Chrome de Google continue elle d’investir de manière agressive. Et parce celui-ci est essentiellement open-source, tout le monde peut utiliser le logiciel à ses propres fins – et en effet, Microsoft, Brave, Opera, Vivaldi, Samsung, Baidu et Yandex ont développé leurs navigateurs sur les entrailles de Chrome.

Et même si Chrome domine, Google s’en tient généralement aux principes du Web libre et a collaboré avec ses concurrents.

Les gens se sont d’abord moqués de Chrome, se souvient Rahul Roy-Chowdhury, le chef de l’équipe Chrome qui a rejoint le projet en 2009. Mais Google a tenu sa mission. « Il a été conçu pour des applications Web complexes et riches – la direction dans laquelle l’informatique évoluait. »

Personne ne rit désormais. La direction de l’informatique reste aujourd’hui la même, et Chrome nous y entraîne tous.

Google a fait un autre pas vers le futur mardi, en publiant une nouvelle version de Chrome dont l’interface utilisateur a été refondue. Les onglets sont toujours au premier plan, mais de nombreux éléments affichent un nouvel aspect arrondi, la barre d’adresse peut donner des réponses directes dans la liste déroulante affichée sous votre requête et une nouvelle fonctionnalité de gestion des mots de passe permet de générer et stocker des mots de passe afin d’éviter que vous ne recycliez les anciens.

Qu’est-ce qui distingue Chrome ?

Lorsque Chrome a émergé, il a balayé l’aspect classique du navigateur. Fini l’encombrement des éléments de menu et des barres d’outils – l’interface utilisateur « chrome » qui a donné son nom au navigateur. Les onglets, qui vous permettent de gérer plusieurs tâches à la fois dans un navigateur, n’étaient plus intégrés dans cette interface mais déplacés en haut de la fenêtre pour traduire l’importance du multitâche.

L’idée était de mettre les sites Web au centre des préoccupations, une approche que tous les navigateurs ont adoptée depuis.

Des changements plus profonds sont intervenus sur le plan technique. Google a créé un nouveau moteur appelé V8 pour exécuter le logiciel JavaScript qui rend les sites Web interactifs. Firefox avait déjà poussé les vitesses JavaScript, mais Chrome en a fait la priorité de tous les navigateurs.

Un JavaScript plus rapide a été crucial pour les sites Web avancés tels que le traitement de texte, la cartographie, les réseaux sociaux, le collaboratif en entreprise, et à peu près tout ce qui sur le web n’est pas un document statique.

Chrome a également établi une nouvelle norme pour la sécurité des navigateurs en isolant les onglets du navigateur dans des compartiments de mémoire distincts pour exécuter le code du site Web. Cela a non seulement empêché un onglet de faire tomber tout le navigateur, mais a également empêché les pirates informatiques de transformer une attaque de site Web réussie en un contrôle plus étendu de votre ordinateur.

Fixer de nouveaux standards

La conception multiprocessus de Chrome est désormais un standard pour les navigateurs. Poussant l’idée plus loin cette année, Google a encore une fois ouvert la voie avec une fonctionnalité appelée isolation du site, qui protège contre les nouvelles attaques de type Spectre découvertes au cours des derniers mois.

C’est l’un des nombreux progrès en matière de sécurité. Un autre est le cycle de mise à jour automatique de six semaines de Chrome, qui maintient Chrome à jour et enlève aux utilisateurs la responsabilité des correctifs de sécurité (et autres mises à jour). Google a également versé à des chercheurs en sécurité tiers 4,2 millions de dollars et a mis en place un programme de bug bounty pour les vulnérabilités de Chrome.

Chrome est désormais un chef de file en matière de chiffrement des connexions du navigateur aux sites Web, un changement qui restreint la surveillance gouvernementale et empêche la falsification de sites Web permettant à des pirates de voler les mots de passe. Et le système d’exploitation de Chrome, Chrome OS, un rival de Windows et de MacOS lancé en 2009, est également un succès dans les cercles de sécurité.

Et plus largement, Chrome a fait progresser le Web lui-même, accélérant le rythme de développement afin que les développeurs puissent étendre leurs ailes et que les sites Web deviennent plus utiles, divertissants ou puissants. Chaque nouvelle fonctionnalité ou tout correctif de sécurité de Chrome arrive rapidement grâce à processus de mise à jour automatique lancée par Google, qui fournit des mises à jour toutes les six semaines.

Nombre des démarches visant à améliorer le Web se déroulent dans des groupes de normalisation comme le World Wide Web Consortium, Ecma TC-39 et Internet Engineering Task Force en coopération – ou en conflit – avec d’autres fabricants de navigateurs. C’est un travail lent, mais qui a permis à Chrome de jouer un rôle décisif dans la renaissance de la technologie Web appelée vaguement HTML5, qui a amélioré les graphiques et introduit la vidéo et l’audio intégrés.

Frost chante les louanges de Google pour avoir introduit de nouvelles fonctionnalités sur le Web plus rapidement. « Cela prenait des années. Désormais, chaque mois, des évolutions importantes interviennent. »

Faire du web les fondations de tout

Une grande partie du travail de standardisation actuel s’attache à faire du Web une meilleure plateforme universelle. Le Web a débuté par la publication de documents, s’est étendu aux achats, aux emails et à la recherche, et héberge désormais tout, de la vidéo en streaming et du chat en ligne aux jeux occasionnels et aux flux de tweets.

Construire cette base universelle était la vision de Google dès le départ – quelque chose qui correspond bien à la vaste gamme de services en ligne de Google.

« Je fais à peu près tout dans un navigateur » déclarait Pichai lors du lancement de Chrome. « Lorsque vous passez beaucoup de temps dans un navigateur, vous commencez à réfléchir aux types de choses que vous pourriez faire si vous repensiez le navigateur à partir de zéro ? »

Pichai a prononcé ces mots juste avant l’arrivée du premier téléphone portable sous Android. Et sur les smartphones, nous utilisons principalement des applications natives, et non des applications Web, pour nos activités courantes, telles que prendre des photos, consulter nos emails, obtenir un itinéraire ou se connecter à Facebook.

Mais des projets Chrome de plusieurs années, adoptés par d’autres navigateurs, pourraient changer la donne. La technologie appelée applications Web progressives (PWA) présente les applications Web de la même manière que les applications natives – sous la forme d’une icône sur l’écran du téléphone. La technologie permet également aux applications Web de fonctionner même en l’absence de connexion réseau et de recevoir des notifications.

« Les gens ont appris à construire pour le Web mobile » note Fisher. Le Web reste un moyen efficace, rapide et sans friction de « placer les pixels devant un utilisateur » sans avoir à installer des applications mobiles.

Les succès du web mobile avec les PWA

Il y a des preuves que cela fonctionne. Twitter Lite PWA, destiné aux marchés émergents, « rivalise avec les performances de nos applications natives, mais nécessite moins de 3% d’espace de stockage comparé à Twitter pour Android » explique Nicolas Gallagher, en charge de l’ingénierie pour Twitter Lite, et les gens l’utilisent 65% plus que l’application Web précédente. Et l’utilisation hebdomadaire de Pinterest a doublé avec la sortie de sa PWA par rapport à son site Web mobile précédent.

Google lui-même utilise les PWA pour sa version Google Maps Go sur les marchés émergents. Elle fonctionne en mode hors connexion, mais il lui manque les instructions étape par étape.

Les PWA offrent aux internautes l’espoir que nos vies sur iPhone et téléphones Android ne se cantonneront pas uniquement aux applications.

« Il y a une chance réelle que le Web puisse apporter cela » juge Kenneth Christiansen, architecte web senior chez Intel et membre du groupe d’architecture technique du W3C, qui aide à orienter l’avenir du Web.

Apprendre de ses erreurs

Les efforts de Chrome pour moderniser le web ont connu des problèmes. En voici deux principaux : Native Client, un effort pour que les logiciels généralement écrits pour les ordinateurs personnels s’exécutent directement dans les navigateurs, et Dart, un langage de programmation conçu pour améliorer le code JavaScript du Web.

Les deux ont échoué en tant que concurrents des navigateurs et les développeurs Web leur ont accordé peu d’attention.

« Ce n’est pas un standard » commente Christiansen au sujet de Native Client. « C’est un gros morceau de code que personne ne veut utiliser. »

Google affirme avoir retenu la leçon. « Vous devez faire les choses de manière ouverte », même si cela est plus lent, avance Roy-Chowdhury. « Si aucun autre fournisseur de navigateur n’est intéressé par nous rejoindre, il nous incombe de comprendre pourquoi. »

Et en effet, Google reste actif dans l’amélioration du langage JavaScript. En ce qui concerne Native Client, l’équipe Chrome a mis tout son poids derrière une technologie que tous les navigateurs supportent désormais, appelée WebAssembly, qui devrait accélérer de nombreux jeux et applications Web lourdes.

L’énigme du tracking de Chrome

Une autre situation délicate pour Chrome consiste à déterminer comment gérer les logiciels de tracking que les sites Web et les publicités Web exploitent pour suivre les internautes sur le Web. Les trackers peuvent envahir la vie privée, ralentir les sites Web, vider votre batterie et utiliser l’enveloppe data de votre forfait mobile.

Safari bloque certains trackers par défaut et le navigateur Brave les bloque tous. Mozilla a annoncé la semaine dernière que Firefox bloquerait également de nombreux trackers dans les mois à venir. Tout cela est parfait pour les utilisateurs ordinaires du Web, mais pas pour les entreprises qui comptent sur nous pour personnaliser leurs publicités en ligne. Google, il va sans dire, est l’un des géants de la publicité sur Internet.

« Google est une société basée sur la publicité et, tant qu’elle se soucie de la sécurité, ses perspectives en matière de confidentialité font cruellement défaut » juge William Budington, développeur principal de l’extension Panopticlick de l’Electronic Frontier Foundation qui lutte contre le profilage des internautes. « Ils vont être perçus comme en retard s’ils ne font pas quelque chose », maintenant que les navigateurs rivaux mettent en avant leur propre technologie de protection contre le suivi, ajoute-t-il.

Mais l’équipe Chrome peut changer le navigateur dans un sens qui mécontente l’équipe publicité de Google, suggère Roy-Chowdhury. Par exemple concernant certains formats publicitaires jugés envahissants. Ainsi, cette année, Chrome a également commencé à bloquer certaines publicités.

Quant aux trackers, « nous discutons activement de ce domaine » précise-t-il. Comme pour le blocage des publicités, Google ne veut pas tout bloquer, ce qui risquerait de faire disparaître une grande partie des revenus des entreprises Web.

« Nous aimerions apporter davantage de précision », quelque chose qui « punit les mauvaises expériences mais ne punit pas les bonnes. » « Notre objectif est de nous assurer que l’écosystème reste viable. »

Quand la domination devient-elle préjudiciable ?

Une autre question essentielle est en jeu : le web ouvert.

Les développeurs Web concentrent naturellement leur énergie sur la technologie utilisée par les visiteurs de leur site Web. Aujourd’hui, c’est principalement Chrome. Compréhensible, mais malheur si vous utilisez un autre navigateur.

Bank of America, Slack, Groupon et Airbnb figurent parmi les entreprises les plus connues supportant Google Chrome, mais pas les autres navigateurs.

« Je ne m’inquiète pas nécessairement de ce que Google ferait avec 60 ou 70% de part de marché. Je suis plus inquiet de ce que ferait la communauté web » souligne Frost.

Google est coupable aussi. L’accès hors ligne au traitement de texte, à la feuille de calcul et aux messages Gmail de G Suite requiert Chrome si vous souhaitez utiliser ces outils sans connexion réseau. Le service de messagerie Allo et Google Play Music ne fonctionnaient que sur Chrome au départ. Google Flights a ignoré Firefox pendant un certain temps, et les utilisateurs de Firefox ont passé des mois sans disposer des fonctions Hangouts complètes.

Et si vous utilisez les produits de Google tels que Gmail, Google Docs et la recherche avec des navigateurs autres que Chrome, vous serez également fortement incités à passer sur Chrome – des encouragements qui se répètent, peu importe la fréquence à laquelle vous cliquez sur « pas intéressé. »

Poussé à l’extrême, c’est la mort du web ouvert, juge Christiansen. « Cela devient une plate-forme propriétaire. »

Les membres de l’équipe Chrome eux-mêmes, qui attirent souvent les fans du Web ouvert et les membres actifs du travail de standardisation avec les navigateurs concurrents, ne le veulent pas. Ils s’opposent à ce que les sites Web ne supportent que Chrome.

Mais que va faire Google, ralentir ses efforts pour améliorer Chrome ? Peu probable. Pour l’instant, priez pour que Google veuille un meilleur web.

Article « Google Chrome’s biggest challenge at age 10 might just be its own success » traduit et adapté par Christophe Auffray, ZDNet.fr

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