La Russie, à contre-courant de l’internet mondial

Longtemps laissée à l’écart du réseau, la Russie a opéré ces dernières années un retour sur la scène médiatique à grand coup de déclarations fracassantes et de piratages de haut vol. Si les medias donnent souvent la part belle aux nombreuses opérations attribuées aux cybercriminels russes, souvent accusés de collusion avec le pouvoir en place, on ne peut ignorer la montée en puissance d’acteurs « over the top » spécifiques à la Russie tel que Yandex, Vk ou mail.ru, qui font figure d’acteurs privilégiés sur ce marché. Autant de spécificités qui font de l’internet russe un espace à part sur un réseau globalement dominé par les États-Unis et ses sociétés.

 

Pour donner un exemple chiffré, la part de marché de Google en Russie avoisinait 44 % en 2017. Yandex, moteur de recherche local, s’arrogeait la part du lion avec 52 % des parts de marché de la recherche en ligne, une exception notable dans un monde où Google est fréquemment présenté comme tout puissant : doit-on rappeler que la Commission européenne ne cesse de lui reprocher ses pratiques monopolistiques ? L’internet russe n’est donc pas exactement le même que le reste du monde, une spécificité liée à la fois à l’histoire du pays et à la volonté du pouvoir en place. C’était l’objet d’une présentation donnée au FIC par Kevin Limonier, chercheur en géopolitique au sein de l’institut Geode et auteur du livre « Ru.net : géopolitique du cyberespace russophone. »

Larguer les amarres

Ces dernières semaines, la Russie a notamment fait parler d’elle au travers d’un projet de loi visant à permettre au pays de faire fonctionner son réseau « en vase clos ». Dans un internet globalisé, la Russie aimerait donc pouvoir faire sécession, mais comme le rappelle Kevin Limonier, l’idée n’est pas tout à fait neuve : «Cette idée d’un découpage de l’internet russe qui se détacherait de l’internet mondial, c’est un vieux serpent de mer qui revient fréquemment dans les débats en Russie. C’est symptomatique de la vision de la Russie en la matière : dans leur conception du monde, la norme ultime du droit international c’est le respect de la souveraineté. »

Une position particulière qui tranche avec celle adoptée par les Américains et qui se traduit parfois par des prises de position à contre-courant, comme ce fut le cas en 2012 lors de la conférence de l’Union internationale des télécommunications qui avait lieu à Dubai. À cette époque, les Russes étaient d’avis que la régulation du réseau devait revenir à l’ONU, contre l’avis des Américains qui entendaient conserver le statu quo et une régulation s’appuyant sur des organismes basés aux États unis (notamment l’Icann.) Si la position de la Russie n’a pas été suivie à l’époque, l’affaire Snowden qui éclatait un an après est rapidement venue ternir l’image des États unis, grand pays démocratique protecteur des libertés en ligne.

Un écosystème à soi

Mais ces escarmouches diplomatiques ne sont pas la seule manifestation de cette vision particulière du cyberespace : au fil des années, la Russie est parvenue à se doter de ses propres acteurs majeurs du numérique sans se laisser cannibaliser par les sociétés américaines. C’est ainsi que l’on a pu voir émerger des acteurs tels que Yandex, mail.ru et autres vKontatke, bien plus populaires dans le pays que les Google, Gmail et Facebook auxquels les Européens sont habitués.

Une pâle copie des services américains poussée par le pouvoir ? Pas vraiment comme l’explique le chercheur : « Le développement de ces services a été rendu possible par deux facteurs principaux : dans les années 90, les infrastructures peu développées ont isolé l’internet russe vis-à-vis du reste du monde, poussant le pays à se replier sur lui même. L’autre facteur, c’est le fait que investisseurs occidentaux se sont longtemps complètement désintéressés de l’internet russe, ce qui a rendu possible l’émergence d’acteurs locaux. »

Les services russes ont su se démarquer rapidement en proposant des services adaptés au marché : ainsi, le succès de Yandex tient notamment au fait que le moteur de recherche était capable de comprendre certaines spécificités de la grammaire russe, notamment les déclinaisons, quand Google en était incapable. « Ce sont des sociétés qui ont su innover », explique Kevin Limonier, « Ils sont rapidement parvenus à proposer des services innovants en faisant oublier leur statut de  » simple copie  » des services américains. »

C’est pas la .ru qui gouverne

Ces différents acteurs ne sont donc pas (ou ne sont plus) de simples copies poussées par le gouvernement. Ils se sont bien developpés selon leur propre logique, à une epoque ou les autorités russes se desinteressaient d’internet et des sociétés qui émérgeaient. Pourtant celui-ci a fini par reprendre le contrôle sur ces acteurs devenus incontournables. Les principaux fournisseurs de services russes ne sont pas nés de la dernière pluie : Yandex a ainsi été lancé en 97, Mail.ru en 98 et Vkontakte en 2006.

Mais il faudra attendre quelques années avant une reprise en main de ces différents services par le pouvoir, à l’occasion des élections de 2011 : « Les manifestations contre Poutine qui ont eu lieu à cette occasion étaient les plus grandes que le pays a connu depuis la chute de l’URSS, et beaucoup de ces rassemblements s’organisaient au travers des réseaux sociaux. Naturellement, cela a commencé à intéresser les services du renseignement russe » rappelle Kevin Limonier.

 

La reprise en main de Vkontakte constitue un cas d’école en la matière : au début des années 2010, le réseau social fondé par Pavel Durov est extrêmement populaire en Russie et abrite de nombreux opposants au pouvoir en place. Son fondateur a d’ailleurs la dent dure à l’égard du régime de Poutine, mais le capital de sa société est progressivement racheté par le fond UCP et le groupe Mail.ru, deux entités détenues par Igor Sechin et Alisher Usmanov, deux oligarques russes proches de Poutine.

En 2014, Durov n’a plus le contrôle et se voit gentiment poussé vers la sortie après avoir révélé publiquement des lettres du FSB (le service de renseignement russe) qui demandaient des informations sur les leaders du mouvement Euromaidan en Ukraine. « C’est un schéma qu’on retrouve pour plusieurs acteurs du numérique, sauf peut-être Yandex aujourd’hui. La plupart ont été placés sous le contrôle du gouvernement via l’entrée au capital de proches du pouvoir russe » explique Kevin Limonier.

La suite de l’histoire pour Pavel Durov est toute aussi chaotique : peu de temps après avoir été ecarté de VKontakte, l’entrepreneur russe revient à la charge avec un nouveau projet d’application de messagerie chiffrée, Telegram. Sans surprise, les autorités russes multiplient depuis les offensives visant à destabiliser le business de la nouvelle aventure de Durov.

Des fournisseurs d’accès par milliers

Au niveau des infrastructures, le cas des fournisseurs d’accès à internet russe mérite également qu’on s’y attarde. En effet, si le pays passe des lois visant à isoler le cyberespace du pays, on imagine que ces acteurs seront les premiers opérateurs techniques concernés par la mise en place de ces plans. Mais cela n’a rien d’une évidence dès que l’on se penche en détail sur le paysage des télécoms russes « En France, il y a quatre fournisseurs d’accès à internet principaux vers lesquels l’essentiel des citoyens se tourne » explique Kevin Limonier « Mais en Russie il y en a un peu plus de 13 000, avec parfois des fournisseurs d’accès de très petites tailles qui assurent un service pour une ville ou une petite région. Tout cela s’est développé de manière très anarchique dans les années 90 et cela ne ressemble pas du tout à ce que l’on connaît ici. »

Des acteurs majeurs émergent bien sûr au-dessus de la mêlée, avec certains acteurs comme RosTelecom. De plus en plus de « petits » FAI sont d’ailleurs en train d’être rachetés par des acteurs plus gros. Si la compétition permet de garder des prix bas pour les accès internet, on imagine que la régulation d’un si grand nombre d’acteurs n’a rien d’aisé et participe à l’impression de désordre qui règne dans le cyberespace russophone.

Derrière les postures, les prises de position et les coups de force diplomatiques, il faut donc garder le contexte en tête : si la Russie montre ses muscles, elle doit également composer avec un écosystème numérique chaotique et morcelé.

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