[rappel] La tumultueuse et inachevée histoire du clavier

Aujourd’hui pointé du doigt par le gouvernement car il ne serait pas assez français, le clavier AZERTY a pourtant été créé dans ce but. Si les raisons de l’époque justifiaient alors sa forme, malgré l’évolution technologique, il n’a lui-même que peu changé. Mais serait-il possible, aujourd’hui, de le revisiter ?

Cette actualité ayant rencontré un beau succès d’audience, nous la remettons en avant afin que ceux qui ne l’aurait pas vu passer puissent aussi en profiter.

Aujourd’hui, la plupart des claviers et ordinateurs utilisés et commercialisés en France sont AZERTY. Une qualification qui s’explique par l’ordre des premières touches des lettres sur ledit clavier. Cette configuration varie selon les pays : dans les pays anglophones, les claviers sont QWERTY, tandis qu’en Allemagne par exemple, les claviers sont QWERTZ.

Face à cela, on peut se poser de multiples questions : qu’est-ce qui explique que nos claviers francophones ne soient pas les mêmes qu’ailleurs ? Pourquoi l’ordre des lettres change ? Est-ce que cette configuration a connu des évolutions depuis sa naissance ? La plupart des réponses se trouvent dans l’origine-même du clavier, à savoir dans l’évolution des machines à écrire.

Légende et réalité

L’explication la plus courante que l’on trouve lorsqu’on cherche l’origine de l’AZERTY est généralement erronée. En effet, l’une des légendes qui circulent le plus consiste à dire que les lettres ont été agencées de cette manière pour des raisons de statistique : les lettres les plus populaires auraient été glissées à proximité des doigts les plus sollicités pour écrire, de manière à optimiser la frappe et la rendre plus confortable. Cette théorie est fausse, même si, comme on le verra, elle a été évoquée par de nombreux détracteurs du clavier que l’on connait.

Christoper Sholes

Mais c’est du côté du QWERTY que tout commence. En 1868, l’Américain Christopher Latham Sholes invente, avec Samuel W. Soule et Carlos Glidden, la toute première machine à écrire. Le premier prototype, décrit comme « le croisement d’un petit piano et d’une table de cuisine », dispose d’un clavier sur lequel les lettres sont organisées par ordre alphabétique. Mais Sholes met rapidement le doigt sur l’une des principales limites de la machine : les bras mécaniques des lettres, qui viennent frapper le papier pour s’y imprimer, ont tendance à s’entrechoquer et à se bloquer dès qu’on met un peu trop de cœur à l’ouvrage.

A cette époque, le problème est d’autant plus complexe à résoudre que les pièces qui composent les premières machines sont imparfaites, et les barres métalliques avaient tendance à se tordre au fil de leur utilisation. Christopher Sholes va passer plusieurs années à améliorer le fonctionnement de sa machine, en sollicitant notamment un enseignant, Amos Densmore, avec qui il va calculer les fréquences de proximité de toutes les paires de lettres possibles, de sorte à éloigner le plus possible les plus évidentes sur le clavier. Découragés par l’ampleur de la tâche, absolument colossale, Soule et Glidden quittent le projet, laissant à Sholes leurs brevets.

Un succès avant tout commercial

Il faut plusieurs années à Sholes et Densmore avant d’en arriver à la configuration QWERTY, qui aboutit finalement en 1873. La même année, Sholes cède ses brevets à la Remington Arms Company, qui sortira les fameuses machines à écrire Remington. Néanmoins, conscient que son système n’est pas parfait, il continuera, les années suivantes et jusqu’à sa mort en 1890, de perfectionner son concept. Pendant ce temps, Remington vend des machines avec grand succès, et ne voit pas trop pourquoi il faudrait changer l’agencement des touches de claviers alors que personne ne s’en plaint.

Machine à écrire Remington n°1

La machine à écrire Remington N°1

Il faut savoir, pour l’anecdote, que les premiers QWERTY ne disposaient pas de touche 1 : il fallait utiliser le I en guise de chiffre. La touche 1 fait son apparition quelques années suivantes, de même que la possibilité d’écrire en majuscule et minuscule. Des innovations dues à Sholes, qui dépose peu avant sa mort un nouveau brevet avec un agencement de lettres totalement différent, qui n’a jamais été utilisé.

La théorie du télégraphe

L’histoire de Christopher Sholes aurait pu s’arrêter là. Mais, en 2011, des chercheurs japonais ont avancé une théorie, à savoir que les premières machines à écrire auraient été « bêta testées » par des télégraphistes, qui avaient besoin de taper très rapidement à la machine pour retranscrire des messages en morse. Les dactylos auraient donc précédé le clavier QWERTY.

Dans cette théorie avancée par des chercheurs de l’université de Kyoto qui se sont basés sur de la documentation de l’époque, les opérateurs télégraphes auraient donc influencé Sholes dans l’organisation de son clavier. Mais, paradoxalement, la configuration conçue par Sholes et Densmore permettait de ralentir la frappe pour éviter que les tiges s’emmêlent, ce qui a tendance à aller à l’encontre du télégraphe, qui doit être très rapide.

opérateurs machines à écrire

Le doute plane donc sur cette explication, mais elle pourrait cependant justifier le travail effectué par Sholes par la suite, pour tenter de perfectionner sa création.

Docteur QWERTY et Mister AZERTY

Quoi qu’il en soit, le clavier QWERTY imaginé par Sholes et transformé en succès commercial par Remington a, par la suite, donné naissance à des variantes, dont l’AZERTY. Les premières apparitions du clavier AZERTY sur des machines à écrire datent de la fin du XIXe siècle, mais, fait étonnant, il semble aujourd’hui être impossible de savoir avec exactitude qui en est à l’origine.

Par défaut, cette configuration, réorganisation du QWERTY également dotée de caractères accentués, est rapidement adoptée par les utilisateurs de machines à écrire. Pour autant, elle est vite décriée par certains érudits qui la considèrent comme peu commode. En 1907, les vingt experts qui composent la commission Albert Navarre mettent sur pied une nouvelle norme, le ZHJAY. Mais cette dernière arrive déjà trop tard : popularisé par les vendeurs de machines à écrire, l’AZERTY est désormais ancré dans les mœurs, et la sauce ZHJAY ne prendra jamais.

Machine à écrire Remington n°7 AZERTY

Une Remington N°7, datant de la fin du XIXe siècle.

Des tentatives outre-Atlantique

L’AZERTY s’est donc imposé par défaut à l’origine, pour devenir un standard de fait. Une situation similaire à celle des Etats-Unis, où des alternatives au QWERTY ont tenté de percer : le DHIATENSOR de Blickensderfer, configuré de manière à limiter les déplacements des doigts entre les touches, était d’ailleurs la source d’inspiration du ZHJAY. Il fut présent sur différents modèles de machines mais ne fut pas démocratisé.

L’une des alternatives au QWERTY les plus connues est celle du professeur August Dvorak. Ce dernier a passé dix années à concevoir un clavier censé être plus ergonomique et intuitif. Son organisation se base sur l’analyse fréquentielle des caractères trouvés dans un corpus de textes en anglais, et positionne les touches les plus fréquemment utilisées sur la rangée de repos, située au milieu du clavier.

Clavier Dvorak

La proposition d’August Dvorak

La proposition de Dvorak disposait d’arguments solides, et de sa configuration initiale en QWERTY a même découlé des inspirations dans d’autres langues bien des années plus tard. Malgré tout, les habitudes étant tenaces, la disposition Dvorak n’a jamais été popularisée. Certains analystes s’appuient même sur cet échec pour relativiser l’inefficacité du QWERTY : « La prédominance du clavier de machine à écrire QWERTY sur un concurrent réputé supérieur, le clavier inventé par August Dvorak, est devenu un exemple classique d’échec de marché en matière de choix d’une norme efficiente. En s’appuyant sur un examen attentif des données historiques, économiques et ergonomiques, on s’aperçoit que cet exemple ne résiste pas à l’analyse : la supériorité du Dvorak est un mythe, et la persistance de l’emploi du QWERTY n’a rien d’inefficient » expliquent notamment les universitaires américains S.J. Liebowitz et Stephen E. Margolis. Une réflexion que l’on pourrait résumer de la sorte : compte tenu des contraintes qui seraient liées au changement d’habitudes, le clavier QWERTY n’est finalement pas si mal.

Que ce soit aux Etats-Unis, en France, ou ailleurs, l’imposition de ces standards résulte principalement de la démarche commerciale des fabricants de machine à écrire : Remington Arms a rencontré un très grand succès avec ses machines en QWERTY, et n’a jamais compris l’intérêt de changer une recette gagnante. Ses concurrents n’ont fait que lui emboîter le pas. Un schéma similaire a été reproduit, en France, avec l’AZERTY.

Le virage de l’informatique

C’est au milieu des années 1960 qu’apparaissent les premiers claviers d’ordinateurs, en même temps que les premiers systèmes d’exploitation limités à des lignes de commande. Tout comme les débuts de l’informatique consistaient en partie à pallier les limites des machines à écrire et autres téléscripteurs, le clavier est un héritage de ces appareils. C’est pour cette raison que les premiers modèles se basent sur le QWERTY : l’informatique est déjà une grosse révolution, alors tout est bon pour sécuriser les habitudes des personnes adeptes de la machine à écrire.

Par conséquent, à l’heure où les histoires de tiges de métal qui se croisent ne sont plus un problème, et alors que le QWERTY est reconnu depuis longtemps comme peu ergonomique – les experts en la matière estiment qu’au moins 30% des touches sont mal positionnées – il reste tout de même la norme pour les claviers d’ordinateurs. Lors de l’émergence de l’informatique moderne, il restera d’ailleurs l’unique standard jusqu’à la fin des années 70, époque durant laquelle il est finalement décidé de localiser les claviers en fonction de leurs pays d’utilisation. L’AZERTY et le QWERTZ refont alors leur apparition dans les pays concernés, où existent différentes variantes plus ou moins subtiles selon la langue – l’AZERTY belge, par exemple, n’est pas tout à fait le même que la version française.

Apple I Computer

L’Apple I et son clavier intégré, une première en 1976

Les temps changent, pas l’AZERTY

En somme, alors que la révolution informatique aurait pu permettre de corriger les problèmes des premières configurations de claviers, le QWERTY comme l’AZERTY restent de rigueur. Pourtant, durant les décennies suivantes, moult experts, convaincus que ni l’un ni l’autre n’est pertinent, ne lâchent pas l’affaire. Et là, on sent comme une impression de déjà-vu.

En 1976, le Français Claude Marsan présente un clavier intégrant une nouvelle disposition de touches pour les utilisateurs francophones. En s’inspirant de la démarche de Dvorak, Marsan étudie la fréquence des lettres dans 400 000 mots de la langue française, en vue de réorganiser les touches, en situant les plus utilisées sur la rangée du milieu. En marge de cette réorganisation des touches, Claude Marsan propose un nouveau design qui sépare les touches en deux groupes, destiné à accélérer la frappe en la rendant plus ergonomique. Un système que l’inventeur aura éprouvé dans des gendarmeries pour le perfectionner.

Claude Marsan et son clavier

Claude Marsan et son clavier, en 1976

Mais la suite de l’histoire, on la connait : malgré le dépôt d’une norme expérimentale AFNOR en 1987 (NF E55-070), le clavier Marsan ne sera jamais popularisé. La norme a d’ailleurs été annulée en 2010.

La démarche de Claude Marsan n’en est qu’une parmi d’autres. La configuration imaginée par Dvorak a également donné naissance à la configuration Dvorak-fr, publiée en 2002 par Francis Leboutte sous la licence Creative Commons BY-ND, permettant son utilisation commerciale. Si elle reste confidentielle à l’usage, elle a notamment été intégrée dans les distributions Linux, et dispose de pilotes pour la plupart des autres systèmes d’exploitation. On peut également citer la disposition Bépo, issue d’un développement communautaire, et publiée en licence libre.

Disposition Bépo

La disposition Bépo

Utilisées de façon confidentielle, ces alternatives à l’AZERTY souffrent bien évidemment d’un manque criant de mise en avant, mais encore plus de l’absence de claviers physiques. S’ils sont proposés en téléchargement sous la forme de claviers virtuels et de pilotes, ils nécessitent que leurs adeptes les plus avertis se lancent dans la configuration manuelle des touches de leur clavier d’ordinateur. Etant donné que les rares incursions de claviers alternatifs sur le marché n’ont strictement rien donné, on imagine facilement l’impact moindre des travaux isolés.

Quant aux constructeurs de claviers, ils n’ont jamais été d’une grande aide pour améliorer les configurations existantes, préférant se reposer sur des normes populaires et identifiées, pour d’évidentes raisons commerciales. L’émergence d’études concernant l’ergonomie, et l’apparition de différents types de claviers, comme ceux dédiés aux joueurs ou ceux installés sur les ordinateurs portables, ont néanmoins entraîné l’arrivée de design alternatifs. Ironiquement, les plus originaux, ceux qui brisent les règles, sont généralement des conceptions de start-up américaines qui restent cantonnés au QWERTY…

Une révolution AZERTY ?

Face à un schéma qui se répète en boucle, malgré des partisans du changement toujours présent, l’AZERTY n’ a jamais bougé. Pourrait-on, aujourd’hui, imaginer disposer d’autre chose que le clavier sur lequel on écrit au quotidien ? S’il y aura toujours des adeptes des claviers alternatifs pour l’affirmer, le grand public est clairement conditionné… et ça dure depuis la fin du XIXe siècle, au final.

Alors forcément, lorsque le gouvernement français évoque une remise à plat de l’AZERTY, pour la simple raison qu’il ne serait pas optimisé pour écrire correctement en français, on est en droit de se demander si ce n’est pas peine perdue. Mais avant d’en tirer des conclusions, il faut s’interroger sur le véritable objectif de chantier amorcé par Fleur Pellerin, suite à la publication d’un rapport de la délégation générale à la langue française le 15 janvier dernier.

Un AZERTY plus français

Lenovo X1 Carbon

« Il est impossible d’écrire en français correctement avec un clavier AZERTY commercialisé en France » martèle le rapport en question, ajoutant que, selon la marque du clavier, des touches peuvent changer de position, voire disparaître. Si un clavier AZERTY dispose en moyenne d’un peu plus de 100 touches, il arrive en effet que certains petits formats fassent l’impasse sur autre chose que le pavé numérique.

Et tout cela, sans compter l’obligation, pour écrire certains caractères spéciaux, de passer par des combinaisons de touches plus moins connues qui nécessitent de garder la touche ALT appuyée pour y adjoindre une combinaison de chiffres – dans ce cas, l’absence de pavé numérique ne facilite pas la tâche. « Cela entraîne des difficultés dactylographiques telles que l’usage des caractères accentués, en particulier des caractères accentués en majuscule, l’usage des « doubles chevrons », ainsi que l’usage des deux ligatures du français que sont les « æ » (e dans l’a) et « œ » (e dans l’o) et leurs équivalents en capitales « Æ » et « ? », pour n’en citer que les plus récurrentes. Il est dès lors presque impossible d’écrire en français correctement avec un clavier commercialisé en France. »

Dès lors, on comprend que ce n’est pas le positionnement, logique ou illogique, des lettres sur le clavier AZERTY qui pose problème, mais l’absence de certaines fonctionnalités qui permettent d’utiliser facilement des caractères spécifiques à la langue française. Un problème qui prend une nouvelle fois sa source dans l’origine du clavier QWERTY, destiné à la langue anglaise qui elle, n’a que peu de caractères spéciaux – pas d’accents en anglais, notamment.

Le cas de l’Euro

De ce fait, au lieu de s’attendre à ce que le gouvernement enterre le si populaire mais tant décrié AZERTY, il faut plutôt s’attendre à ce qu’il l’enrichisse. Sur les touches qui ne disposent pas déjà d’une ou deux fonctions pourraient donc apparaître, prochainement, des caractères supplémentaires, qui laisseront peu d’excuses à des fautes actuellement courantes. On peut d’ailleurs souligner que ce genre de proposition existe déjà au sein de claviers alternatifs, comme le Bépo, par exemple.

Compliqué, ce chantier ? Pas nécessairement. Il existe un précédent relativement récent : l’apparition du signe de l’Euro, le €, sur les claviers européens. Si la monnaie n’est apparue dans les poches qu’en 2002, elle était utilisée dès 1999 pour les transactions financières, et nécessitait donc de pouvoir être facilement citée dans les documents informatiques. Dès 1998, l’UE s’interrogeait sur l’intégration du signe monétaire sur les claviers européens. Peu de temps après, le symbole apparaissait sur les claviers commercialisés, sur la touche E, et les OS, à partir de Windows 95, ont accepté la combinaison Alt Gr + E pour écrire le signe de l’Euro, qui peut également être obtenu via la combinaison Alt + 0128 sous Windows. Et peu importe pour cela que le signe de l’Euro soit présent ou non sur le clavier, pour peu qu’on connaisse la combinaison de tête.

Touche euro azerty

Certes, le gouvernement devra faire valider ses changements par l’Organisation internationale de normalisation (ISO), mais dans les faits, ça n’aurait finalement pas grand-chose d’inédit.

L’émancipation du clavier

Par conséquent, et à moins d’un magistral retournement de situation, l’AZERTY n’est pas prêt à quitter nos bureaux. Mais sa version française pourrait évoluer, enfin. Et, dans le fond, il est assez difficile de voir des arguments négatifs dans cette perspective.

Outre le fait que des caractères utilisés dans la langue française seraient plus accessibles, on peut également y voir l’image d’une émancipation du clavier vis-à-vis de son illustre ancêtre, la machine à écrire. Cette dernière, limitée par ses possibilités mécaniques, ne pouvait clairement pas encaisser la multitude de caractères qui sont aujourd’hui utilisés au quotidien, qu’il s’agisse des symboles monétaires, de l’arobase ou encore des slashs. Finalement, si ces derniers ont fini par trouver progressivement leur place au fil du temps, il n’y a pas de raison que les caractères jusque-là ignorés de la langue française n’y parviennent pas.

D’aucuns ne manqueront sans doute pas de souligner qu’à l’heure où le tactile est partout, un tel chantier n’a peut-être pas lieu d’être : les claviers numériques, ceux des tablettes tactiles et smartphones, offrent la totalité des caractères nécessaires à une bonne écriture du français par l’intermédiaire de riches menus déroulants. Mais s’il est vrai que les claviers alternatifs pullulent sur les appstore, c’est également le cas du langage SMS sur Internet…