X-Files : la vérité est-elle dans la technologie ?

Les Bandits Solitaires

Le trio – laissé pour mort au terme de la série mais de retour dans la saison 10 – est au cœur de nombreux épisodes où il est question de virus, de piratage et d’informatique. Deux épisodes en particulier mettent en avant cet aspect : Les bandits solitaires (5×03) et Brelan d’as (6×20). Le premier, écrit par Vince Gilligan (Breaking Bad), aborde le piratage informatique, le scénariste ayant rencontré le groupe de hackers à l’origine du magazine 2600 : The Hacker Quarterly afin de connaître la terminologie spécifique des hackers. Pour la petite histoire, afin de rendre le contexte temporel plus réaliste, puisque l’épisode se situe dans le passé, le responsable des accessoires devait trouver « le plus gros téléphone portable possible », d’après les termes employés par Gilligan, ce qui débouche sur un modèle de Motorola utilisé par Mulder au cours de l’épisode.

Brelan d’as, toujours écrit par Gilligan, est présenté comme la suite des Bandits solitaires. Nous y voyons les trois « héros » exploiter une large gamme de matériel (caméras, ordinateurs, etc.) dans l’espoir de mettre à jour un complot pourrissant le milieu des geeks. Là encore, X-Files nous fait comprendre que l’informatique moderne qui s’annonce et occupe une place de plus en plus importante dans nos vies, ne sera pas sans conséquence, en particulier au niveau de nos libertés qui seront à la fois accrues et muselées. D’autres épisodes seront beaucoup plus critiques et même vindicatifs à l’égard de l’évolution informatique et technologique qui secoue les années 90, aboutissant à la naissance du monde 2.0 dans lequel nous vivons aujourd’hui.

The Lone Gunmen

Réalité virtuelle

Si les Bandits Solitaires étaient la caution « techie » de la série, abordant les « nouvelles technologies » sous un angle excitant et amusé (même si paranoïaque), X-Files fut aussi le théâtre d’épisodes plus sombres où la technologie était une réelle menace. Avec La guerre des coprophages (3×12), nous découvrons des cafards métalliques, extrapolation de la miniaturisation de la technologie et son usage militaire pouvant donner un sérieux avantage à la nation qui en sera bénéficiaire. Tout ceci est bien sûr noyé au sein de la mythologie extraterrestre propre à la série. En 2016, la miniaturisation est partout et porte même un nom : l’Internet des objets.

Avec Clic mortel (5×11) et Maitreya (7×13), deux opus écrits par William Gibson, pape du mouvement cyberpunk, X-Files s’aventure un peu plus loin dans l’univers du virtuel, du réseau, et de notre rapport aux possibilités offertes par l’Internet naissant : « Ma première intention était de proposer une histoire de site Internet hanté qui était capable de tuer physiquement ses visiteurs, » explique l’auteur. « Je voulais écrire une histoire vraiment effrayante, sans aucun humour. La raison que l’on m’a donnée pour expliquer le refus de la production était que le concept de « site Internet » était encore très abscons pour le public. Elle craignait que cela perde les téléspectateurs ».

X Files Aux frontieres du reel

Clic mortel se concentre donc sur une intelligence artificielle qui refuse de se laisser détruire en supprimant tous ceux qu’elle estime être un danger pour elle. Cet épisode nous parle virus, cyberespace, conscience transférée à l’état numérique, connexion, réseau informatique et même réalité virtuelle lors d’une séquence finale inoubliable. Si à l’époque on décrochait un peu de la narration par manque de connaissances, les thèmes étaient suffisamment forts pour marquer les esprits et alimenter le débat sur l’avenir proche de la technologie. Un débat toujours vif actuellement au regard de l’omniprésence de ces évolutions dans notre quotidien.

FPS

Deux ans plus tard, Gibson revient avec Maitreya, titré First Person Shooter en VO d’après un genre de jeux vidéo très populaire depuis le début des années 90 sous l’acronyme FPS. Ici Gibson aborde la question de la vie virtuelle permise par les jeux vidéo et l’espace virtuel dans lequel ils installent leur action. Des joueurs se retrouvent projetés dans un jeu où un avatar féminin – Maitreya – a décidé d’éliminer tous les hommes osant l’affronter.

En pleine polémique sur l’omniprésence et la violence dans les jeux, cet épisode pointe du doigt le machisme dans le domaine, mais aussi les craintes et les risques des univers virtuels permettant une immersion totale du joueur au risque de le voir perdre pied avec la réalité. Depuis, nous savons qu’à l’exception de rares cas où les jeux ont accentué une crise intérieure préexistante, ils ne représentent pas un danger au sens strict du terme tant qu’ils sont abordés avec recul et intelligence. L’épisode reste aussi dans les mémoires pour sa scène finale où Scully, en arme et armure, pénètre dans le jeu pour y affronter Maitreya : le vieux fantasme de la guerrière incarné.

Matreiya

Tempus Fugit

« Internet fut une aide précieuse sur la saison 10 ! À l’époque de la « première série », nous avions l’habitude de travailler avec des personnes chargées de nous récupérer des informations. Nous leur posions toutes sortes de questions, qu’ils transmettaient à plusieurs scientifiques simultanément. Chacun d’eux nous donnait une réponse, qui souvent était assez différente de celle des autres, ce qui pouvait être étrange parfois. Aujourd’hui, il vous suffit de vous asseoir devant votre ordinateur avec une question que vous vous posez, puis de la saisir dans un moteur de recherche quelconque pour obtenir diverses réponses, de la plus farfelue à la plus sérieuse. Cela a révolutionné notre manière de travailler et d’aborder certaines thématiques. En revanche, l’accès à cette somme d’informations a considérablement impacté tout ce qui touche à la croyance en une vie extraterrestre. Désormais, il est facile d’analyser une photo ou une vidéo sous tous les angles et d’en tirer une « vérité ». Cela affecte inévitablement la manière dont nous abordons toutes ces questions dans la nouvelle saison. » C’est ainsi que Chris Carter décrypte son travail sur la série aujourd’hui, en miroir de ce qu’il faisait dans les années 90. Et cela s’applique de la même manière aux théories du complot.

The X Files 10x02 4

À l’époque de la diffusion originale, le principe de complot gouvernemental visant à masquer l’existence d’une vie extraterrestre ou des agissements politiques et géopolitiques contestables, appartenait à la fiction. Bien sûr de nombreux américains étaient convaincus que l’assassinat de JFK, le crash de Roswell ou encore, le voyage sur la Lune, étaient les fruits de complots trop gros pour être cachés. Mais depuis le 11 septembre 2001 et l’avènement d’Internet, les complotistes sont non seulement très nombreux, mais ils profitent souvent d’une écoute attentive ou d’une exposition « médiatique » plus importante, parfois sans contradiction réelle. Et lorsque celle-ci existe, elle est balayée du revers de la main par le désormais classique : « Ils veulent nous faire taire ! », incantation opposée à tout avis contraire à celui du complotiste, convaincu que sa vérité est incontestable.

Combattre le futur

Dans ce climat, une série comme The X-Files en 2016 a toute sa place car elle repose justement sur le principe que chaque fait divers masque un complot plus ou moins important. La saison 10 ne déroge pas à la règle jusqu’à prendre le contrepied de la série originale au niveau de sa mythologie : au regard de tout ce qui passe à travers le monde, pourquoi s’inventer un ennemi venu des étoiles lorsque l’humanité représente une menace bien plus réelle et concrète ?

Finder Spyder XF2016

Désormais nous vivons dans un monde où la peur de l’autre, la conviction que des choses se trament dans l’ombre et qu’un danger imminent nous guette, sont des « valeurs » acquises. Pour peu que l’une de ces peurs devienne réelle, elle ne fait que renforcer toutes les autres (même les plus ineptes), et les nouvelles technologies – qui assurent un accès à l’information en continu tout en offrant une tribune à chacun – contribuent largement à la propagation du phénomène. Ajoutons tous les problèmes qui découlent des outils de surveillance et de localisation, les piratages d’envergure qui touchent tout le monde, les drones, la crise économique venue du réseau, les objets connectés, bref tout un terreau propice à la montée d’une paranoïa que X-Files avait exploitée dans le temps, et qui est devenue notre quotidien (caméras de surveillance dans les rues, lois d’urgence, OS ou ordinateurs embarquant nativement des mouchards, etc.). Ce qui était de la fiction – par manque d’information – à la fin des années 90 est devenu une réalité bien trop concrète, et c’est tout le défi que doivent relever Chris Carter et ses équipes avec la nouvelle saison : préserver l’esprit de la série originale sans alimenter les complotistes ou donner l’impression de soutenir certaines de leurs thèses délictueuses.

X-Files

Si nous pouvons voir Mulder prendre un Uber ou Scully surfer sur Internet à partir du moteur de recherche fictif Finder Spyder (que l’on retrouve dans diverses séries dont Homeland ou Breaking Bad), ancrant définitivement la série en 2016, il va sans dire que le divertissement doit rester l’objectif premier, le « cœur du complot », au risque de voir la série se perdre en servant la soupe à tous les complotistes qui pullulent sur la Toile et voient le mal partout (à ne pas confondre avec les lanceurs d’alerte dont le travail est plus vertueux et nécessaire). Bref, we want to believe again !

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